lundi 22 novembre 2010

Les contemporains - 1 / Odile Massé, par Olivier Pascault


Les ogres d’Odile Massé

par Olivier Pascault


Depuis plus de vingt ans, Odile Massé, comédienne et écrivain, publie ses livres avec douceur et force. Déjà sept publications jusqu’à La vie des ogres : récits inquiétants, proses sanguinolentes et cruelles, entre farce et tragique ou comique. Son entrée en littérature nous est due aux éditions Æncrages & Co, avec Alma Ater (1986), puis Vingt et un cannibales (1991).

Odile Massé semble habituée depuis son enfance à l’arrière chambre des horreurs, à son univers qui lorgne un rire déployé face au tragique de l’existence ou du fait brut, la circonstance inatténuante. Car son approche du monde use dans tous ses textes, et encore une fois dans La vie des ogres, au recours dynamique de la cruauté, de la dérision et de la farce en miroir à l’horreur. En cela, on la placerait volontiers comme la compère privilégiée d’un Witold Gombrowicz.

Sa Vie des ogres est une bambochade de poésie concrétisée en une forme romanesque destinée à nous faire pénétrer dans des contes primitifs où la légèreté s'accorde à une conscience aiguë de l'horreur, de la fatalité, de la dérision et de la désinvolture. C’est un livre qui dévoie la réalité pour lui substituer un monde imaginaire physique au sens des accouplements entre ogres et femelles, jonctions, disjonctions des corps, à s’unir et se dévorer après l’extase, à s’annihiler ou se livrant à la vie, formant là le récit presque millénaire d'un univers préfigurant la condition humaine.

Belle langue que celle de Massé qui rejoint la prose poétique après sa publication aux Editions Mercure de France, en 1997, de Tribu (Grand prix de l’humour noir), où la famille invoquait la majesté des querelles dans le sang et les humeurs (autant les liquides que les caractères) humaines composées de silence entre ses membres. La maîtrise de plume de La vie des ogres est avérée. Elle s’affine de plus en plus et est située dans une économie de mots répétés à l’envi, pour ne prendre que le plus juste qui sonne à la diction orale ou mentale, par des phrases nettes qui s'enchaînent au plus simple comme si Odile Massé voulait s’incorporer à ses supposés ancêtres qui la hantent dans les ogres : « Encore elle attacha son homme au pied du lit, l’attacha, par les draps déchirés en lanières l’attacha, lia, ligota et fit nœud sur nœud tout autour de sa verge dressée, tout autour, et puis d’un coup s’y empala, au centre de son corps là d’un coup s’empala, arrimée à la chair qui s’était boursouflée » (II, p. 14).

Les ogres seraient des ancêtres rajeunis, qui pourraient revenir pour une fin du monde, on ne sait jamais. Or l’écriture d’Odile Massé hume les mœurs passées de leurs vies faites de tumultes et d’incessants festins de corps déchirés et de caresses s’achevant dans la perte, la mort, l’appétit replet. Les scènes de la langue deviennent alors les habits de la page mise en mots, épousant le papier comme si l’essentiel se trouvait dans la succession des épisodes courts, tranchants, même si parfois se trouvent à de rares exceptions des passages ou membres de phrases bien conventionnels dans les évocations du sexe pour le sexe évoqué par une femme. C’est par exemple le cas du passage XXXIX, p. 51, où le plaisir de la femme de l’ogre ressemble trop aux descriptions commises par quelques femmes hardies à faire paraître de la copie en rabaissant leur propre sexe ; elles ajoutent de la confusion entre désir, sexe et boucherie dans le monde gluant du roman nombriliste et soliloque d’aujourd’hui publié finalement par des complices de la domination : « (…) chaque fois qu’au-dedans d’elle il pénétrait, chaque fois tandis qu’elle sous lui n’était que déchirure et liquides fluants, chaque fois il respirait plus fort et grandissait (…) ». Mais qu’on se rassure, nous n’avons relevé que trois passages qui auraient pu être biffés cependant qu’ils n’enlèvent rien, absolument rien, à l’aisance de la folie de plume d’Odile Massé, qui marie si bien les ogres à un suspens et une chute inéluctablement surprenante. La vie des ogres, un livre à se procurer, à lire pour soi et à voix haute autour de soi ou sur la scène de ses amitiés pour son message lancinant, sa musique aérienne sur fond de condition humaine terrible et, enfin, sa poésie de gorge.


Olivier Pascault
[article paru dans le journal Place aux Sens, n°6, 2002]


  • Odile Massé, La vie des ogres, Editions Mercure de France, Paris, 2002, 147 pages (10,50 euros).



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